Le grand manège

PHOTOGRAPHIE

 

LES LANTERNES SOURDES / LANTERNS 1998-2004

Serie : Le grand manège, (1998 -) île de La Réunion
Series : The Merry-go-round, (1998 -) Réunion island 

 

Les chevaux de bois du vieux carrousel sont usés et fatigués d'avoir tourné trop vite.

Des architectures vernaculaires sont remplacées par des immeubles insignifiants construits à la hâte. Les petits commerces sont confrontés à 1'emprise de sociétés multinationales. Usées et patinées par 1a suractivité des hommes, des constructions disparaissent, pourtant certaines subsistent encore, plus légères plus adaptées, elles sont les traces et les indices d’une histoire, celle d’une résistance singulière face à l'uniformisation des tissus urbains et à la marchandisation du monde.(...)

Extrait du texte de Yo-Yo Gonthier
Les lanternes sourdes, Éditions Trans photographic press, 2004.

The ageing carousel’s wooden horses look tired and dilapidated from turning too fast. The merry-go-round

Buildings with local character have been replaced with faceless edifices, thrown up in haste. Small stores struggle to compete with multinationals. Used and abused by their owners over time, ramshackle constructions disappear. But some remain, lighter and more suited to their environment. They bear solitary witness to the resistance against an increasingly uniform urban landscape, where everything has a price. (...) 

Extract from the text of Yo-Yo Gonthier, in Les lanternes sourdes, trans photogrraphic press, 2004


 

« Sourdes, ces lanternes se font veilleuses pour les aveugles que nous sommes, pour les étourdis qui les confondent avec les vessies de l'agitation productiviste, pour les embarqués du Grand manège où tourne le capital à la poursuite de lui-même. Paradoxe, que cette photographie ancrée dans la réalité du monde mais libérée de sa prolifération contraignante, de l'injonction de fidélité attachée à toute démarche documentaire. Ici, 1e photographe ne taille pas dans le continuum de la réalité visible. Nul besoin d'élaguer le superflu déjà absorbé par la nuit. Pas de hors champ. Son geste est proche de celui du peintre devant la toile vierge, de l'écrivain face à la page blanche : de l'écran noir de la nuit surgissent des formes qu'il modèle, sculpte au gré de sa lampe-pinceau pour faire émerger le sujet dans sa pureté. À l'attitude soustractive du reporter, il substitue 1e geste constructeur du dessinateur. Nulle hiérarchie entre ces deux positions. Simplement deux dispositions d'esprit, deux types de création, de ré-création du monde.

Une récréation née un jour d'un dessin automatique sur un carnet de croquis. On y voit une barque dans la nuit, dressée sur ses tins ; au-dessus, des fils sont tendus où, accrochées, comme du linge, quelques étoiles brillent. Des annotations, encadrent ce dessin, comme autant de préceptes destinés à accompagner
le voyageur dans son parcours d'images : « Ne pas prendre de raccourcis », « Ne pas trop nourrir 1a tête, sous peine de déséquilibre », « Ne jamais perdre de vue les étoiles de survie. Danger de mort ».

De ces étoiles-lanternes séchant avant 1e départ, un monde est sorti. Ce n'est pas 1e premier : d'autres, très anciens, peuplés de créatures fossilisées, l'ont précédé. Yo-Yo Gonthier est aussi démiurge. Mais, homme discret et posé, artiste méditatif, il ne s'en vante pas. »

The merry-go-round, Reunion Island, (1998- )

 “Silently, the deaf lanterns shed light on the unseeing, on the misguided fools who take them for beacons of our frenzied quest for productivity, on those who ride the great capitalist merry-go-round in eternal pursuit of profit. The curious paradox of this photography so firmly rooted in reality is how free it is from the increasingly common injunction that documentary should limit itself to a faithful reproduction. The photographer does not reach beyond the limits of visible reality. There is no need to prune back what is superfluous as it is already absorbed by the dark of the night. No off-camera here. His approach is similar to that of the painter facing a blank canvas, the writer before the empty page: armed with his torch-paintbrush he sculpts the shapes that emerge from the dark screen that is night, drawing out the subject matter in all its purity. He replaces the analytical approach of the reporter with the synthetic approach of the painter. Both are equally valid: they are simply two different psychologies, two ways of creating or recreating the world.”

Extrait du texte de Jean-Christian Fleury
Les lanternes sourdes, Éditions Trans photographic press, 2004.