C.V : Rencontres de     Bamako 09

Textes (extraits) :   

Les crânes, les côtes, les fragments de carcasses ne se discernent qu'après un effort de concentration. Cet all-over trouble ; il attire autant qu'il révulse. Le rythme de ses lignes serpentines et contrastées envoûte, il rappelle les signes hypnotiques nés des gestes expressionnistes abstraits. La précision documentaire des os, des poils, des déchets, agit ensuite comme une piqûre de guêpe et exhume de notre mémoire les visions d'horreur de charniers.
Ces ânes ont été donnés en pâture à des lions, dans un zoo, à Bamako au Mali. Dans les contes et les fables, les animaux incarnent nos travers et nos qualités, nos passions et nos haines. Ces traces réelles et prosaïques de décoration convoquent les orgies et les carnages et nous poussent au questionnement : ce point de vue vertical, surplombant et dominant, fait-il de nous les complices voyeurs de ce jeu de pouvoir ? Avons-nous participé au massacre ou à la bacchanale ?
Comme souvent dans l'oeuvre de Yo-Yo Gonthier, artiste français né en 1974, s'entrelacent poésie et politique, merveilleux et manifeste. Les tensions formelles exacerbées par l'opposition entre stabilité et mouvement, entre espaces clairs et obscurs, agissent comme les nerfs des forces dialectiques propres à l'histoire de l'humanité. Ses photographies invitent à la contemplation et au cheminement : se perdre dans le dessin pour s'engager dans la recherche de sens. Du visible concret surgissent les chimères, empêtrées ici dans la lutte immémoriale entre bestialité et civilisation.
Des ânes et des lions, nature morte ou vanité aux scintillements d'argent , a été présentée au sein de La cour (2017), une installation photographique issue de la collaboration avec le photographe François-Xavier Gbré. Collées sur les murs d'un ancien cinéma aujourd'hui réhabilité, en Off de la Biennale africaine de la photographie à Bamako, les images proposées cherchaient, selon les deux artistes, "la résonance d'une pensée commune", inconscient collectif en deçà des particularismes.
 
The skulls, ribs and carcass fragments can only be distinguished after a concentrated effort. the turbid all over is disturbing, attracting much as it repulses. The rhythm of its serpentine, contrasting lines enchants, evoking the hypnotic signs of abstract expressionist gestures. The documentary precision of the bones, hair and waste acts as a powerful reminder, exhuming from our memory visions the horror of mass graves. Theses donkeys were given as food to lions in a zoo in Bamako, Mali. In fairy tales and fables, animals embody our strengths and failing, our passions and loathings. Theses real, prosaic traces of canibalism call to mind orgie and carnage and lead us to wonder: does this vertical perspective, shot from above and dominating everything, make us voyeuristic accomplices of this power struggle ? have we participated in a massacre or a feast ? This is often the case in the work of French artist Yo-Yo Gonthier (b.1974), intermingling poetry and politics, wonder and manifesto. The formal tensions exacerbated by the opposition between light and dark spaces, act like the nerves of dialectical forces specific to history of humanity. His photographs encourage contemplation and mental progression : viewers lose themselves in order to commit to the search for meaning. From concrete visible chimeras mired down here in the immemorial struggle between civilization and bestiality. Des ânes et des lions, still-life or vanities with shimmering flashes of silver, was presented as part of  La cour (2017), a photographic installation resulting from the collaboration between Yo-Yo Gonthier and photographer François-Xavier Gbré. Hanging on the walls of a former cinema that. has since been restored, as part of the Fringe Festival of the African Biennale of photography in Bamako, the images shown, according to the two artists, we are looking for 'the resonance of shared thought', a collective subconscious beneath all idiosyncrasies. 
 
 Marc Aufraise, Art press 460, novembre 2018 
 
 
Yo-Yo Gonthier met en place des protocoles techniques et humains dont l’ultime finalité est de parvenir à saisir un fragment de merveilleux. Ce dernier est envisagé par l’artiste comme une émanation, un surgissement, l’apparition d’un phénomène qui, dans son œuvre, ne doit rien au hasard. La capture du merveilleux se prépare longuement, elle fait l’objet d’un projet qui s’élabore sur plusieurs années. Alors le merveilleux, l’engagement et la lenteur se conjuguent au creux d’une philosophie où « le processus est plus important que le résultat ». L’artiste ne travaille pas seul, chaque projet réclame un investissement collectif non seulement pour la fabrication d’instruments, d’engins volants, mais aussi pour la récolte d’informations, d’envies, de témoignages, de compétences. L’œuvre se fait alors pluridisciplinaire et participative. En fédérant un groupe autour d’un même projet, il active un « geste collectif, sublime et laborieux ». L’énergie est mise au service d’une réflexion portée sur notre présence au monde, nos relations aux humains, aux paysages et à l’Histoire. L’Ile de la Réunion constitue un territoire clé dans cette réflexion. Yo-Yo Gonthier sonde la part merveilleuse de l’île en expérimentant ses habitants, ses paysages, sa flore, ses éléments, ses lumières et ses origines. Les œuvres de Yo-Yo Gonthier comportent une dimension contemplative qui s’inscrit à rebours des sociétés contemporaines. Il s’agit alors de ralentir la cadence pour prendre le temps de regarder et de comprendre un monde où la fuite en avant mène à l’oubli, à la dispersion des consciences, à la perte de repères (individuels et collectifs) et à l’évanouissement du merveilleux.
 
Yo-Yo Gonthier sets up technical and human procedures whose ultimate purpose is to capture a fragment of the mysterious. For the artist, the mysterious is a phenomenon which, owing nothing to chance, emanates, emerges or appears in his work. The focus of a project developed over years, capturing the mysterious requires extensive preparation. Thus he joins the mysterious, the idea of commitment, and a willfully slow process in a philosophy in which “the process is more important than the result”. The artist does not work alone. Each project requires a collective investment not only for the making of instruments and flying machines, but also for the gathering of information, desires, testimonies, and skills. Works are therefore multidisciplinary and participative. By uniting a group around a project, he creates a “sublime, collective, complex gesture”. A concentration of energy is dedicated to a reflection on our presence in the world, our relationships with people, our travels through History. Reunion Island plays a key role in this reflection. Yo-Yo Gonthier probes the island’s mystery by investigating its inhabitants, landscapes, flora, elements, light and origins. Yo-Yo Gonthier’s pieces include a contemplative dimension that is out of sync with contemporary societies. His work is about slowing down, taking the time to look at and understand a world where rushing ahead  leads to oblivion, to scattered awareness, to losing our collective and individual bearings and to the disappearance of the mysterious. 
 
Julie Cren, Art press, 2016
  
 

De photographies en dessins, au gré des carnets, le mouvement de caméra s’installe. L’impact cinématographique frappe. L’œuvre chaloupe sur des instantanés piochés tout droit dans nos souvenirs.
Alors, on aime à se perdre au fil des projets, des mots et des images dont on pressent les bruissements et des tonalités singulières. Ici, les apparitions de dinosaures tout près des machines volantes où s’adossent de petits personnages crayonnés en quête d’absolu, là les photographies de bâtiments seuls telles des apparitions éclairées. Tout ce monde défile sous nos yeux, et, à la faveur de nos imaginaires, on se refait une toile : Le voyage dans la lune de Georges Meliès (1902), Interstellar de Christopher Nolan (2014), Aguirre ou la colère de dieu de Werner Herzog (1972), The Lost City of Z de James Gray (2017), Tarzan de W. S. Van Dyke (1932), Little Nemo de Winsor Mc Cay (1905). S’invite de page en page, le rêve comme un éclat fantastique. Il se joue dans ce travail, un art du décalage qui initie au voyage dans le temps. Le spectateur se surprend à vivre un état de rêve éveillé. Cette systématique investigation de petites zones peu sûres nous fait effleurer la réalité d’un cosmos, l’espace d’un court instant. Un fragment de merveilleux.
 
Valérie Mazouin, directrice de La Chapelle Saint-Jaques, Centre d'Art contemporain, Saint-Gaudens, 2018.
 
 

Biographie 

  
Yo-Yo Gonthier est né en 1974 à Niamey, Niger. il vit et travaille en France, aux abords des Pyrénées. 
Photographe plasticien, il questionne l’effacement de la mémoire dans une société occidentale où la vitesse, le progrès et la technologie semblent être les valeurs essentielles.
En 2004, il publie Les Lanternes sourdes, chez Transphotographic press. Il s’intéresse aussi aux réminiscences de la culture coloniale en France dans le projet Outre-Mer, nominé au Prix Kodak de la Critique Photographique en 2005 et dont il expose en 2012 le quatrième volet lors de La Triennale, Intense proximité au Palais de Tokyo et à Bétonsalon, à Paris, France.
 Son travail est présenté aux 6e et 8e Rencontres de Bamako, au Mali, et lors de l’exposition Kréyol Factory à La Villette à Paris en 2009. En 2010, il coordonne un projet mêlant photographie et création sonore en direct pour le premier Addis Foto Fest à Addis Abeba en Éthiopie.
Depuis 2011, il construit des projets collectifs artistiques et participatifs. Ainsi, il fait intervenir près de deux cents personnes sur la construction d’un aérostat de huit mètres de long nommé Le Nuage qui parlait, 2013. L’oeuvre poursuit son voyage en 2015 à Abidjan, Côte d’Ivoire avec la performance L’empreinte, prologue à l’exposition collective Présences à la Galerie Cécile Fakhoury à laquelle il participe. La même année, sa série Pieds de bois est présentée dans une installation in situ pour l’exposition À Découvert au Blabla Hippodrome dans le cadre du Off des 10e Rencontres de Bamako.
En 2016, son film Une Éclaircie est présenté dans Réenchantements, l’exposition internationale de la Biennale de Dakar, Sénégal. En 2017, il crée avec François-Xavier Gbré le projet collaboratif La Cour sous la forme d’une installation photographique dans l’ancien cinéma El Hilal dans le cadre de la Biennale de la photographie africaine de Bamako, Mali.
En 2018, l’invitation du Centre d’Art contemporain de la Chapelle Saint-Jacques (Saint-Gaudens) donne lieu à l’exposition personnelle L’Eclat Fantastique et à la résidence de création Les Vivants #1, durant laquelle Yo-Yo Gonthier met en place un atelier de création pluridisciplinaire nommé Fantömatic, le grand atelier qui rassemble lors d’événements collaboratifs les habitants de Saint-Gaudens autour de l’exploration de leur territoires, de leurs croyances, du corps et de la transmission.
Son travail est présent notamment dans les collections du Fond Régional d’Art Contemporain de l’Île de la Réunion, France; de la Bibliothèque Nationale de France, Paris, France; du Musée National de la Marine, Paris, France; du Conseil Général de la Seine Saint Denis, France; et du Centre National de l’Estampe et de l’Art Imprimé en France.
 

Yo-Yo Gonthier was born in 1974, in Niamey, Niger. He lives and works in Carbonne, France.
As a visual artist, Yo-Yo Gonthier focuses the object of his research on the erasure of memory in a Western world wherein the essential values seem to be speed, progress and technology.
In 2004, he publishes Les lanternes sourdes at Transphographic press. He is also interested in the reminiscences of France’s colonial past in the Outre-Mer project, nominated for the Prix Kodak de la Critique Photographique in 2005 and presented in 2012 during La Triennale, Intense Proximi- té at Palais de Tokyo and Bétonsalon, Paris, France.
In 2009, his work is shown in the exhibition Kréyol Factory at La Villette, Paris, France. He par- ticipated in the 6th and 8th Rencontres photographiques, Biennial for African Photography in Bamako, Mali. In 2010, he was invited to coordinate a project mixing photography, sound and live music for the first edition of the Addis Foto Fest, in Addis Ababa, Ethiopia.
Since 2011, Yo-Yo Gonthier leads collective, artistic and participative projects. In 2013, he gathers two hundred people in the construction of an eight meters long airship named Le nuage qui parlait. In 2015, Le nuage qui parlait continues its journey in Abidjan, Ivory Coast with the per- formance L’empreinte (The Trace), a prologue to the group exhibition Présences at the Galerie Cécile Fakhoury – Abidjan. The project continued with an invitation of the Franco-Nigerian cultu- ral center of Niamey. His series Pieds de bois (Wooden Feet) is presented during of the 10th Rencontres Photographiques in Bamako, Mali with the site-specific installation project À découvert (Exposed) at the Blabla Hippodrome. In 2016, his work is shown in the international exhibition Réenchantements in the 12th Dakar Biennale. In 2017, for the collaborative projet La Cour (The Courtyard), in the frame of the Bamako Biennial for African Photography, he set a photographic installation in the former El Halil cinema in Bamako, Mali, in collaboration with François-Xavier
Gbré.
In 2018, the invitation of contemporary art center La Chapelle Saint-Jacques (Saint-Gaudens, France) leads to the solo show L’éclat Fantastique (The fantastic Sliver) and the artist residency Les Vivants #1 (The Living #1) during which he sets a pluridisciplinary creation workshop: Fantö- matic, le grand atelier (The Great Worskshop). During the collaborative events Ghost Park and Amulettes, he gathers the inhabitants of Saint-Gaudens around the exploration of their territories, their beliefs, the body and the trans- mission.
Yo-Yo Gonthier’s work is part of several collections such as FRAC – Regional Fund of Ile de la Réu- nion, France; Bibliothèque Nationale de France, Paris, France; Musée National de la Marine, Paris; France; Seine Saint Denis Departemental fund, France and Centre National de l’Estampe et de l’Art Imprimé, France.