Jeu de Paume, Camille Azaïs
Critique d'art pour Paysages mouvants, festival du Jeu de Paume, 2025
Regarde, un nuage. Il faut au moins un enfant pour faire lever la tête aux adultes vers le ciel et prendre le temps de regarder un nuage. Un nuage, c'est un événement, ou rien du tout : selon qu'on attende la pluie, qu'on y reconnaisse une tête de cheval ou encore qu'on lise l'avenir dans ses formes gonflées. Entre 2011 et 2013, Yo-Yo Gonthier, invité comme artiste en résidence au centre technique municipal de Saint Denis, en région parisienne, a construit avec des habitants un nuage de 8 mètres de long. Formé de trois sphères gonflées à l'hélium tenues ensemble par un textile brodé, le nuage de Yo-Yo Gonthier s'élève dans le ciel et invite à lever les lieux. "Évanescent et métaphysique, le Nuage est aussi un corps, un esprit un nouveau-né, un défunt, un migrant", précise-t-il.Cet objet hors normes, créateur de joie comme dans les parades spectaculaires, interroge : Un nuage peut-il capter les pensées de celles et ceux qui habitent un territoire ?
"L'ambition était d'inviter à rêver autour de la mutation du quartier Pierre Sémard, sous un jour poétique", écrit l'artiste. Le nuage de Yo-Yo Gonthier a en effet une particularité : il parle. Le temps long de la conception collective a occasionné un moment intense d'échanges, dont le nuage garde des traces, brodées, sur ces flancs rebondis. Un travail sonore réalisé par Corsin Vogel et Marie Guéret accompagnait, dans l'exposition initiale, le nuage réel, capturé dans des filets, en lévitation dans la salle de la Légion d'honneur. On y entendait les paroles de quelque cent cinquante participants qui avaient prêté leur voix à l'artiste. Inspiré de la sonde Voyager lancée dans l'espace en 1977 porteuse d'un message tentant de faire un portrait symbolique de l'Humanité, Le nuage de Yo-Yo Gonthier semble nous demander : qui, là-haut, sera en mesure de déchiffrer ses rêves brodés ? L'oeuvre, transportée ensuite joyeusement à travers la ville par un cortège de "spationautes" vêtus de blanc, a voyagé depuis dans d'autres parties du monde et y a rencontré le même enthousiasme chez les petits comme chez les grands : en 2013, sur l'île de La Réunion, en 2015 à Pierrfite sur Seine, à Abidjan en Côte d'Ivoire, en 2016, à Niamey au Niger, et en 2024 à Buenos Aires en Argentine.
Libération, Clémentine Mercier
Paysages mouvants, Festival du Jeu de Paume, 2025
(...) Le photographe plasticien Yo-Yo Gonthier y apporte un peu de fantaisie et de joie collective. Partout où il s'arrête, l'artiste rapièce un ballon de huit mètres en forme de cacahuète blanche. Il fait voler cet étrange nuage synthétique autour duquel la population se rassemble, en procession. Sur le ballon, tout le monde peut broder ses rêves. Enfin du blanc.
Libération n° 13571, 25 février 2025
Télérama, 2025 n°3919
(...) Sans oublier un nuage factice et vagabond fabriqué par Yo-Yo Gonthier, dont on suit les pérégrinations comme dasn un récit de Science Fiction.
Centre Pompidou, Kathryn Weir
Directrice et commissaire en chef du projet Cosmopolis, 2019
Créé en tant que plateforme au Centre Pompidou en 2016, Cosmopolis met l'accent sur des pratiques artistiques contemporaines basées sur la recherche, collaboratives et interdisciplinaires. A travers des résidences, des expositions, des programmes discursifs et des publications, Cosmopolis se construit avec des artistes qui s'engagent dans la production de relations et d'échange de savoirs, participant à une résurgence d'intérêt pour les approches cosmopolitiques.(...) Artistes et penseurs critiques abordent des questions de diversité technologique, d'échelle et de valeur sociale, réaffirmant d'autres modes d'existence, d'autres articulations géographiques et d'autres cosmologies.
De Prizren au Kosovo à Bondoukou en Côte d'Ivoire, des Pyrénées aux rives du fleuve Niger, les recherches des artistes François-Xavier Gbré et Yo-Yo Gonthier dessine une archéologie entre-mondes, décelant dans le paysage les contradictions d'un monde moderne conformiste tout en révélant la résurgence d'harmonies très anciennes.
Né à Niamey au Niger, son encrage est celui d'un artiste au monde. Il vit et travaille actuellement dans les Pyrénées, en France. Il a un cursus très riche entre pratiques artistiques et recherches théoriques. Son travail puise dans la Rencontre, incite l'acte participatif des publics et initie des collaborations avec d'autres artistes. Son oeuvre est présente dans de nombreuses collections. Il a également exposer et mener des expérimentations, des résidences à la Réunion, au Kosovo, à Barcelone, à la Biennale de Dakar, Biennale de la photographie, Antanarivo, a Bamako...
Dans le processus à l'oeuvre dans sa pratique, Yo-Yo Gonthier nourrit une approche humaine du rapport à l'oeuvre. Son travail questionne l'équilibre d'une pratique soumise au marché et une vision sensible, finement analytique de la société. La responsabilité de l'artiste réonne dans ses mots : car l'artiste pour lui, n'est pas au service d'un marché. Un tel constat pourrait paraître trivial pour ceux qui rêvent encore de la définition romantique de l'artiste en génie incompris et tourmenté. Toutefois, ce propos prend un sens tout a fait singulier à observer l'ouvre de Yo-Yo Gonthier.
Au-delà de la diplomatie culturelle, comment se joue pour les artistes le slalom entre financement public et privé des projets questionnant le rôle de l'artiste dans la société. Comment se questionne l'acte de créer, de produire, de diffuser. Pour quoi faire, pour qui. L'artiste sans concéder a la plasticité de ses ouvres, mène un travail de réflexion sur le monde de l'art qui participe de la mise en ouvre de ses dispositifs. Chez Yo-Yo Gonthier, se laisse entendre son envie absolue de garder son indépendance et une liberté de penser.
C'est depuis ce espace-temps poétique et politique qu'il se projette dans la résidence à Bandjoun Station. Il esquisse des possibles, imagine des interrelations avec les habitants et artistes présents, et envisage une sculpture collaborative et participative. Sa construction prend l'allure d'une tour échafaudée, aérée, armée de voiles. Une ouvre textile, qu'il entrevoit comme un espace symbolique, un lieu pour réactiver des liens, ou en créer de nouveaux, un espace d'imaginaires, ici avec les habitants.
Sa sculpture questionne l'art dans l'espace public, sa perception, son sens, sa validité comme repère, sa pérennité. C'est à partir de matériaux naturels locaux que l'oeuvre est envisagée sur place, entre sculpture et installation, elle invite a une spatialité immersive. Des expériences sont ici, mise en perspectives pour les participants, des situations plus que des mises en scène, des situations de rencontres qui ont leur propre autonomie.
Finalement, témoigner de situations de rencontres humaines, avec un espace, une lumière, dans un rapport à l'émerveillement fait partie du travail de l'artiste qui intègre la dimension du merveilleux. Celui qui émerge de la rencontre.
Artiste au monde, rôle et enjeux... A quoi peut bien servir l'oeuvre et l'artiste ? Cette question ne quitte jamais Yo-Yo Gonthier. C'est bien pour cela que depuis 2011, une grande partie de ses projets se construisent sur le travail en mode projet à la fois participatif et collaboratif comme indiqué plus haut. Dans son oeuvre, la poeésie n'est pas déconnectée du politique, du sociologique, de l'écologique. En interrogeant la vitesse des rapports entre les mondes, entre mégalopoles et mondes ruraux, etc...
L'artiste questionne les fondements de l'humain, cette part d'inconnu et cette zone métaphysique que l'on retrouve dans son travail. Il invite les regardeurs à cheminer dans des espaces labyrinthiques. Il s'agit surtout de proposer des cheminements...
L'intérêt qu'il saisit ici à Bandjoun, c'est d'être dans un espace rural, en proposant une forme sculpturale, connectée avec les vivants, et aussi les morts. Une construction symbolique prônant la rencontre. Ce projet s'inscrit la suite du projet La cour crée en 2017 au Mali. Encore une fois, pour lui il s'agit de questionner l'empreinte politique de nos propositions artistiques.
Animé par la pensée de Deleuze, qui fait de toute expérience la possibilité d'en tirer une idée, il pose la question à chaque fois de la trace éphémère ou durable laissée dans les mémoires par ces rencontres, ces projets, ces propositions artistiques.
Faire naitre des étincelles, comme des étoiles dans les yeux, dans des espaces vivants, habités, connectés avec le monde, en dehors du cube blanc muséal.
Son oeuvre participe d'une forme de transmission des expériences, sans frontières spatiales et temporelles, une expérience d'art total. Ce qui se passe devant et derrière la caméra, autour et dans l'oeuvre, avant pendant et après, fait partie du même geste. C'est-a-dire, ici, que toutes les étapes nécessaires à l'émergence de ce qui fera ouvre comptent dans son processus.
Le vent, le souffle, la vie, la trace.
Yo-Yo Gonthier aborde sa résidence à Bandjoun station, par le prisme de projets antérieurs comme Les liens, La cour, Le nuage qui parlait, Les vivants. Des oeuvres collaboratives et participatives. Dans La tour, un mouvement est impulsé, comme chorégraphie, dans la structure elle-même, on peut traverser l'espace, prendre son temps, et se retrouver dans le rond, le cercle, lieu de paroles et d'échanges, le point central de la construction, la base de la tour. C'est une invitation à prendre l'espace, à entrer dans l'espace de discussion, il s'agit d'un espace qui peut être traversé, une zone de croisement. Comme dans le projet La cour, il s'agit d'un endroit qui symbolise cet espace essentiel commun, l'espace publique, celui des transmissions. Il fait aussi référence à la cour royale ou politique.
La dimension éphémère des matériaux locaux vient renforcer l'idée que tout est éphémère et en mouvement, y compris les rapports de pouvoir. Il vient dit-il pour rencontrer, partager les savoirs, en répétant cela nous savons que c'est le leitmotiv dans sa pratique : Je viens pour apprendre et échanger les savoirs.
Il enracine son oeuvre et son engagement dans les fondements rhizomiques de ses identités multiples. A la croisée des mondes, l'artiste propose tout au moins un espace d'experiences en écho aux urgences qui agitent nos sociétés. Ré-enchanter le monde et les relations humaines, un propos qui fait sens.
Le choix plastique s'ouvre comme une proposition poétique scénographique dans l'espace public, un lieu partage, un lieu de traverses et de chemins de traverses. Des lignes courbent dessinent un module autonome, une sculpture. Une oeuvre textile faite de respirations, de pleins et de vides. Conçue pour s'adapter à l'itinérance, peut-être, une oeuvre la fois mobile et immobile.
L'oeuvre de Yo-Yo Gonthier a une dimension manifeste inclusive en interrogeant les fondements de l'humain. Il est persuadé de la pertinence des collaborations entre chercheurs et artistes à l'exemple de l'Espace Khiasma d'Olivier Marboeuf, L'Atelier de Françoise Vergès La colonie de Kader Attia. Ici, à Bandjoun Station, il se saisit aussi de la dimension Manifeste possible de l'oeuvre marquant le rapport à la terre dans un geste poeétique. Comme un objet de mémoire, cette oeuvre offre un voyage, un parcours, une expérience sensible.
L'oeuvre est intégrée à la vie....
Cynthia Phibel. Entretien du 11 aout 2021, avec l'artiste.
The New York Times, Saskia de Rothschild
African Biennale of Photography Returns to Mali Amid Unrest, november 2015
Two decades ago, two French photographers envisioned the event as a way to shine a light on two Bamako studio artists, Malick Sidibe and Seydou Keïta, who then became widely known internationally. In 1994, the opening of the first edition coincided with a foreign effort to help Mali’s democratic transition. After dark years of dictatorship, the event carried a political message, just as this year’s come signaled cultural resurgence to many fairgoers.
In the essay “Studio Photography in Mali” the art historian Candace Keller explained how photo studios have always been places of expression for local residents. Significant personnal events such as weddings and baptisms as well as the Muslim holidays of Ramadan and Tabaski occasioned portrait commissions, Dr Keller wrote; “Clients donned new outfits, hairstyles and accessories, and arrived at the studio ready to immortalize their idealized depictions.”
Today, photo studios are still legion on Bamako streets. Most of them offer parallel services such as mobile phone repairs, photocopy services and billboard printing to stay afloat financially. Pro-photo Chez Baby has been a key location on Nelson Mandela Boulevard for decades. Abdoulaye Baby hasn’t closed shop despite facing the fierce competition of cheap cellphone cameras. “Instead of visiting the photographer, now everyone wants to be a photographer, Mr Baby said, adding that he made only a quarter of what used to earn. “But photography still feeds a lot of families in Bamako. We have a role as the guardians of people’s images”.
At the Blabla, a bar in the Hyppodrome neighbourhood, the photographers Yo-Yo Gonthier and François-Xavier Gbré has plastered every avaible wall with their prints. Inside, Mr Gonthier’s black-and-white trees towered above the art-scene crowds. Outside, Mr. Gbré, cutouts of derelict statues cast shadows on the walls of the surrounding wasteland.
The day after the opening, the memorial Modibou Keïta, another of the official exhibition spaces, was empty, except for three security guards, a lone some tourist and two young Malian women, threre to sell refreshments.
Variations autour de la nuit, dans le monde industriel et fantomatique de la Réunion. Activité et lenteur, temps qui s'écoule et laisse sa trace dans le silence, l'empreinte urbaine de l'homme est ici engagée dans un combat à l'issue incertaine qui l'oppose au magnétisme brut d'une nature mystérieuse.
Jean-Christian Fleury, auteur
Les lanternes sourdes, éditions Trans photographic press, 2003.
Sourdes, ces lanternes se font veilleuses pour les aveugles que nous sommes, pour les étourdis qui les confondent avec les vessies de l'agitation productiviste, pour les embarqués du Grand manège ou tourne le capital à la poursuite de lui-même. Paradoxe, que cette photographie ancrée dans la réalité du monde mais libérée de sa prolifération contraignante, de l'injonction de fidélité attachée à toute démarche documentaire. Ici, 1e photographe ne taille pas dans le continuum de la réalité visible. Nul besoin d'élaguer le superflu déjà absorbé par la nuit. Pas de hors champ. Son geste est proche de celui du peintre devant la toile vierge, de l'écrivain face à la page blanche : de l'écran noir de la nuit surgissent des formes qu'il modèle, sculpte au gré de sa lampe-pinceau pour faire émerger le sujet dans sa pureté. A l'attitude soustractive du reporter, il substitue 1e geste constructeur du dessinateur. Nulle hiérarchie entre ces deux positions. Simplement deux dispositions d'esprit, deux types de création, de re-création du monde.
Une recréation née un jour d'un dessin automatique sur un carnet de croquis. On y voit une barque dans la nuit, dressée sur ses tins ; au-dessus, des fils sont tendus, accrochées, comme du linge, quelques étoiles brillent. Des annotations, encadrent ce dessin, comme autant de préceptes destinés à accompagner
le voyageur dans son parcours d'images : Ne pas prendre de raccourcis, Ne pas trop nourrir la tête, sous peine de déséquilibre, Ne jamais perdre de vue les étoiles de survie. Danger de mort.
De ces étoiles-lanternes séchant avant le départ, un monde est sorti. Ce n'est pas le premier : d'autres, très anciens, peuplés de créatures fossilisées, l'ont précédé. Yo-Yo Gonthier est aussi démiurge. Mais, homme discret et posé, artiste méditatif, il ne s'en vante pas.
Silently, the deaf lanterns shed light on the unseeing, on the misguided fools who take them for beacons of our frenzied quest for productivity, on those who ride the great capitalist merry-go-round in eternal pursuit of profit. The curious paradox of this photography so firmly rooted in reality is how free it is from the increasingly common injunction that documentary should limit itself to a faithful reproduction. The photographer does not reach beyond the limits of visible reality. There is no need to prune back what is superfluous as it is already absorbed by the dark of the night. No off-camera here. His approach is similar to that of the painter facing a blank canvas, the writer before the empty page: armed with his torch-paintbrush he sculpts the shapes that emerge from the dark screen that is night, drawing out the subject matter in all its purity. He replaces the analytical approach of the reporter with the synthetic approach of the painter. Both are equally valid: they are simply two different psychologies, two ways of creating or recreating the world.
(...)